Serveur catastrophique dans un grand restaurant, Charlot est un virtuose du patin à roulettes.
« Un texte parmi les 'notes' qui composent Palabres (dernier livre de John Berger, paru en français, trad. par Olivier Cohen et Clément Ribes, éditions de l’Olivier en 2018) me paraît particulièrement important, en raison de son caractère autobiographique et d’une attitude — on pourrait presque dire une catégorie — que John nomme l’insolence.
Ce texte commence par une interrogation :
« Je me suis demandé ce qui avait fait de moi un conteur (the kind of storyteller I am) ». Avant de nous révéler qu’il a « toujours eu la sensation d’être une sorte d’orphelin », alors qu’il avait « des parents aimants », mais absents la plupart du temps [...] C’est ainsi, dit-il, que « dès l’âge de quatre ou cinq ans, j’ai traité tous ceux que je rencontrais comme s’ils étaient eux aussi orphelins ».
C’est alors que John fait la proposition suivante : fonder une « conspiration des orphelins », laquelle aura pour principe le rejet de toutes « les hiérarchies » et la capacité de « toujours finir par s’en sortir ».
C’est cela, l’insolence : une réponse au sentiment d’abandon, le refus de toute autorité. Et qui fera — peut-être — de vous un auteur.
Parmi les orphelins célèbres, il en est un que John semble considérer comme un frère : c’est Charlie Chaplin.
Le texte qui suit Insolence lui est consacré. Il s’intitule Quelques notes sur l’art de tomber. John commence par rappeler que Chaplin a passé la plus grande partie de son enfance dans des institutions publiques. Sa mère, Hannah, « à laquelle il était profondément attaché, s’avéra incapable de s’occuper de lui ». Elle vécut pendant des années « cloîtrée dans un asile psychiatrique ».
Plus tard, Chaplin devient chanteur, danseur, mime, puis metteur en scène de cinéma et joue dans ses propres films. « Leurs décors sont nus, anonymes, privés de toute trace maternelle (motherless) ». Privé de parole, le jeune Chaplin écrit avec son corps. « Ce qu’il mime : les dialogues complexes auxquels se livrent les traits de son visage, les gestes de ses mains délicates et l’air qui l’entoure, libre et sans attache » écrit John. « Il est déjà un auteur, qui critique son temps avec férocité. Un insolent. » — Olivier Cohen, dans « Pour saluer John Berger », Fifty Years of Seeing with John Berger, colloque organisé par La Société d'Etudes Anglaises Contemporaines, 2023.
Olivier Cohen
Olivier Cohen est écrivain et éditeur. Il a fondé les éditions de l'Olivier. Il a été directeur des éditions Payot et des éditions du Seuil. Il fut un ami proche de John Berger dont il a édité et traduit les livres en français.
Gérard Lefort est journaliste et critique de cinéma et écrivain. Il a dirigé le service Culture du journal Libération, où il a travaillé pendant plus de 30 ans. Il collabore actuellement au magazine Les Inrockuptibles.