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    © Forum des images

    « Ce soir, je vais aller voir un film »

    Hommage à Michel Ciment

    C’était un secret bien gardé. Nous le savions. Nous le redoutions. Nous nous mentions à nous-mêmes : on dissimulait ce savoir intime sous le bruit du discours et la fureur du spectacle. Avec la mort de Michel Ciment, c’est une haute idée de la critique de cinéma qui disparaît. Plus qu’une idée : une vision et une mission. Un sacerdoce, peut-être. Une manière de vivre, et d’aimer, à coup sûr. C’était le dernier. Chacun, chacune le sait, au fond de soi, sous le vernis social et les prises de position idéologiques. C’était le dernier grand critique, le dernier de cette trempe, de cette envergure. Michel Ciment est mort, et quelque chose du cinéma a définitivement disparu ; quelque chose qu’on ne sait pas bien nommer. Il n’aurait pas été d’accord avec cette idée, il aurait poussé une gueulante devant tant de solennité funèbre, lui qui lisait les autres, vieux briscards ou jeunes pousses, jusqu’à les appeler ou leur écrire pour leur dire à quel point il avait apprécié leur texte, leur livre, leur intervention. Pour leur rappeler que le combat continuait et que la beauté tire toujours son épingle du jeu. Précisément, c’est aussi cela qui va nous manquer : cette capacité à encourager les esprits inquiets, qui doutent en demi-teinte, et à les mobiliser autour de cette vertu simple et transmissible : le cinéma comme art total.

    Il pouvait être agaçant, ronchon, autoritaire. Nous avions pas mal de désaccords. On ne pourra néanmoins jamais remettre son intégrité en cause, ni sa passion en doute. Et puis, il avait cette politesse des grands esprits : l'humour (ce même humour dont Kundera estime qu’il ne peut exister que là où les gens distinguent encore la frontière entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas). Sa pensée était toujours en mouvement. Être à ses côtés, travailler avec lui, c’était forcément y croire un peu plus, dans les moments d’abattement. Si un homme de son expérience y croyait encore, gardait son profond amour pour le cinéma intact, pourquoi chouiner, se compromettre, divaguer ? Il avait tout d’un guide désintéressé, celui qui ne se présente pas comme tel, celui qui vous laisse faire, ou passer, votre chemin. Un art de la conversation considéré dans sa dimension existentielle.

    Sa conscience politique, de gauche tendance social-démocrate, restait fine et éclairée. Il était embarqué dans son époque, avec les œuvres d’art comme soupape de sécurité. Il nous quitte dans un monde aussi tourmenté, et peut-être plus, et peut-être le même qui bégaie, que celui dans lequel il était né en 1938. Au milieu de ce chaos, il ne lâchait rien, jamais. L’appétit ouvert, toujours. Suivons l’exemple, c’est un bon carburant pour les jours à venir.

    Les nécrologies font de mauvaises critiques de film. On refait le montage, on se raconte des histoires, on pose sur la photo. Alors, une fois ce chagrin passé, qui pour beaucoup est d’abord un chagrin intellectuel, celui qui pleure la disparition d’un esprit entièrement dévoué au cinéma, une fois ce chagrin passé, on peut relever la tête, regarder le monde droit dans les yeux, et reprendre le combat des idées. C’est la moindre des choses que l’on puisse faire après lui : suivre son esprit à la lettre. Quelque chose du cinéma est mort, quelque chose qu’on ne sait pas bien nommer. Chercher à nommer, c’est peut-être ça, le secret, c’est peut-être ça, aimer le cinéma, et continuer de l’aimer malgré tout. Merci Michel.

    — Fabien Gaffez, directeur artistique du Forum des images et collaborateur à la revue Positif.