close
close
keyboard_arrow_left RETOUR
    Christine © Collection Christophel
    Christine

    Un monde de machines

    Du 2 mars au 22 mai 2011

    Le cinéma, issu lui-même de multiples machineries, ne cesse d’interroger notre part humaine dans un monde de mécaniques qui roulent. Mais le plaisir du spectateur est aussi dans le grain

    de sable qui enraye les rouages, dans ce jeu où l’on aime se faire peur en imaginant la fin du monde par les machines. Un cycle parrainé par le “trublion multicasquettes” Ariel Kyrou.

    Art du présent ou mosaïque temporelle, le cinéma est une merveilleuse machine à fabriquer du temps. Et à en jouer, pour mieux le ralentir, l’accélérer ou le recomposer. Prenez la mesure du temps en 120 films, du 1er décembre 2010 au 24  février 2011. 

     

    Pouvoirs inédits

     

    Certes, il y a cette ivresse euphorique : maîtriser la nature, s’affranchir des aléas du vivant, rationaliser, anticiper, contrôler, produire en masse, consommer en série, quoi de plus enivrant ? Les ferveurs des lendemains qui chantent se rejoignent parfois de part et d’autre du rideau de fer. Dans les films d’entreprise et publicités à la gloire de la production à la chaîne made in USA, il y a comme un écho à l’enthousiasme ardent de La Ligne générale(Eisenstein) qui sublime une écrémeuse et célèbre la politique agricole du parti communiste. L’Homme à la camératout-puissant (Dziga Vertov), Batman invincible au volant de sa Batmobile, un lieutenant de la marine américaine qui voyage à l’intérieur même d’un corps humain (Joe Dante) sont autant de figures réjouissantes de pouvoirs inédits conférés par les machines. 

     

    Inquiétantes mutations

     

    Et pourtant, la liesse ne va jamais de soi. Très tôt le cinéma interroge la mécanisation et l’industrialisation de nos sociétés. À force d’automatisation normalisée, l’aliénation (Les Temps modernes de Chaplin) et la barbarie (Metropolis de Fritz Lang) nous guettent. Ces intelligences artificielles conçues pour notre confort et bien-être se rebellent (I, Robot), tentent de nous détruire (Terminator), de nous exploiter comme simple matière première (Matrix). 

     

    Les limites de l’organique et du machinique se brouillent, l’ordinateur Hal est plus fin que ses maîtres (2001 : l’odyssée de l’espace), l’enfant robot plus sensible que les humains lyncheurs (A.I. Intelligence artificielle de Spielberg). On a beau composer son code confidentiel à l’abri des regards indiscrets, il y a toujours des machines pour collecter, traiter, voire prédire nos données (Minority Report) dans un monde “algo-rythmé”. L’homme est-il réductible à une corrélation de calculs automatiques ? Comment garder la tête froide à l’heure du règne des profils numériques, comment réintroduire une pensée du vivant et de l’expérience sensible ?  

     

    Par-delà les mutations de la machine, les images nous renvoient la vision que nous avons de notre propre humanité. Elles oscillent constamment entre le ravissement, l’amusement (qui ne s’est pas délecté devant les inventions cocasses et facétieuses de Wallace et Gromit ?) et la perspective glaçante d’un avenir rendu apocalyptique par l’emprise des machines. À croire que même lorsqu’elle est abordée d’un point de vue critique, la machine se pare d’une aura qui nous méduse. On est conquis aussi bien par la précision de la mécanique parfaitement huilée que par son dérèglement, paradoxe que le cinéma de genre (burlesque, SF) porte à son apogée. 

     

    Après tout, à travers une décapante critique sociale et politique, Charlie Chaplin réussit aussi une magnifique chorégraphie où son corps épouse avec une grâce infinie les rouages de la machine (Les Temps modernes). 

     

    L’usine à rêves

     

    “Je veux faire un film”, déclare une voix off masculine. “Pour faire un  film, il faut de l’argent”, réplique une voix off féminine. Ainsi débute Tout va bien de Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin. “Si on prend des vedettes, on nous donnera de l’argent”, poursuit la voix féminine, alors que défile à l’écran un générique au sens propre du terme : une série de chèques assignés aux divers postes liés à la genèse et la fabrication d’un film. Alors c’est vendu : ce serait Jane Fonda et Yves Montand, dans une histoire d’amour, en France, mai 1968 - mai 1972. Lui, ex-cinéaste recyclé dans la pub, elle journaliste, tous deux confrontés à une séquestration dans une usine. Que signifie le fait de filmer des stars “en blouses de travail”, dans une chaîne d’assemblage ? Désenchanté et flamboyant à la fois, le film interroge la fabrique même de l’image. 

     

    Alors que peut le cinéma et que reste-t-il de nos amours ? Au début du 20e siècle, L’Homme à la caméra de Dziga Vertov respirait l’ivresse et la joie de saisir le monde par l’oeil mécanique. Dans son célèbre texte “L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée”, Walter Benjamin notait ce beau paradoxe : dans un processus de travail de plus en plus standardisé, contrôlé, régulé par divers appareils de mesure, d’innombrables personnes abdiquent leur humanité dans la journée. Mais le soir venu, ces mêmes masses remplissent les salles obscures pour assister à la revanche que prend pour elles l’acteur à l’écran, en affirmant son humanité au sein même du dispositif mécanique du cinéma. Dans Tout va bien, tout cela ne va peut-être plus de soi. Mais la puissance du cinéma reste intacte, alors même qu’il explore les limites de sa propre machinerie. 

     

    À la trace

     

    La question est peut-être de savoir qui est derrière la machine ? Car une fois l’enregistrement rendu techniquement possible, ce sont les usages que nous autres humains allons en faire qui seront déterminants. La tentation est grande de vouloir tout prévoir lorsqu’il est aussi aisé de tout voir : surtout ne pas en perdre une miette, de ce qui s’est passé bien sûr, mais aussi de ce qui va (doit ?) se produire. Ainsi les panneaux publicitaires de Minority Report qui s’adaptent à chaque usager en fonction de ses centres d’intérêt préalablement détectés et répertoriés.  

     

    L’un des moyens informatiques, pour mémoriser nos données et “comportements” numériques, a beau répondre au doux nom de cookie, ce profilage permanent reste un peu au travers de la gorge. Ce n’est pas tant le fait de se sentir “menacé” en se voyant proposer des cours de tango sur sa messagerie, alors qu’on a acheté son billet pour Buenos Aires sur Internet. C’est surtout la vision de l’homme que ce culte de la prédiction mathématique nous renvoie : un sujet statistique au champ d’action restreint, réductible à une corrélation de données normées. Alors la revanche dont parle Benjamin s’incarne peut-être à travers “une arme de 30 millions de dollars qui fonctionne mal”, l’espion Jason Bourne qui, devenu amnésique, ne se comporte plus comme le formidable automate high-tech que son dressage avait prévu. La vie reste immense et pleine de dangers, ce qui rend les histoires encore possibles, pour notre plus grand plaisir de spectateur. 

     

    Bibliographie

    Webographie

    Filmographie complète

    Filmographie complémentaire