Vengeance ! |
“Dans la vie, tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance…” Le Forum des images n’a pas suivi les conseils donnés dans Persepolis à Marjane Satrapi par sa grand-mère et s’intéresse à ce qui est souvent considéré comme mesquinerie, malveillance, méchanceté. Mais l’homme n’est pas un ange et, comme l’a écrit Cioran, “la vengeance est un besoin, le plus intense et le plus profond qui existe”. Elle mérite donc qu’on s’y attarde, d’autant plus que le cinéma a fait son miel – épicé – de ces histoires de représailles et de châtiment.
Pas étonnant : traiter de ce thème, c’est plonger aussitôt dans le drame, “intensifier” la vie comme le souhaitait Alfred Hitchcock. La vengeance constitue le ressort de nombreuses oeuvres littéraires, tragédies (“Hamlet”, “Le Cid”) ou romans auxquelles elle donne, tout comme aux films, unité et puissance dramatique. L’archétype de l’histoire de vengeance est certainement “Le Comte de Monte Cristo” d’Alexandre Dumas, dont il existe d’ailleurs plusieurs versions cinématographiques. La vengeance a même donné naissance à un genre, avec ses codes, le revenge movie, où voisinent westerns spaghetti, films de samouraïs et d’arts martiaux. Un genre particulièrement apprécié par Quentin Tarantino, qui dit lui avoir rendu hommage avec Kill Bill.
Pourquoi tant de haine ? Parce que la vengeance est née d’un affront engendrant cette haine, elle-même moteur de la personne offensée, dont le propre est de ne pouvoir oublier. Le désir de vengeance, c’est le souvenir de l’affront, c’est le contraire du pardon : “oeil pour oeil, dent pour dent”. Le vengeur ne tend pas l’autre joue, il cherche à punir l’offenseur*.
“Je vais tuer un homme. Pendant d’interminables heures, je lui ferai mériter sa mort. Rempli de haine, je savoure ce qui m’attend.” Ainsi parle Charles Thénier qui cherche à se venger du chauffard meurtrier de son fils dans le film de Claude Chabrol Que la bête meure. Ces propos illustrent le caractère obsessionnel de la vengeance, idée fixe qui parcourt tout le film. La mort, presque toujours, est au bout du chemin ; il faut le trajet du film pour y parvenir, de façon violente ou perverse. Jean Cocteau n’a-t-il pas écrit : “le cinéma filme la mort au travail” ? “
Ce n’est pas une mission, c’est un travail. Un travail que je dois terminer”, explique Jeanne Moreau dans La Mariée était en noir, vengeresse inconsolable, devenue veuve le jour de son mariage, comme l’héroïne de Kill Bill. Animé d’une volonté de toute-puissance quasi divine, s’arrogeant le pouvoir de vie ou de mort, le vengeur est un solitaire. Il applique sa propre loi, faisant fi des règles de la morale ou de la justice. La vengeance est un plat qui se mange non seulement froid, mais seul.
Il ne s’agit pas de faire une apologie de la vengeance et de la violence, ni des discours malsains prônant l’autodéfense. D’autant que, une fois sa vengeance accomplie, le vengeur se retrouve souvent comme une coquille vide. Ainsi, Charles Thénier ne savoure pas sa vengeance. “Je ne voulais pas sacrifier ma vie en me vengeant”, dit-il finalement. Le tueur à gages d’Impitoyable de Clint Eastwood, après avoir accompli sa mission, semble encore plus usé et désabusé qu’au début du film.
Finalement, le vengeur devient lui-même une victime, celle de ses pulsions, de son obstination vengeresse, ce que dépeint magnifiquement Fritz Lang, cinéaste passionné par ce thème, auquel le Forum des images rend hommage à l’occasion de ce cycle. D’autres films montrent le repentir du vengeur, qui choisit le pardon, comme Ben Hur déclarant à la fin du film : “L’épée de la haine est tombée de ma main”. Ou s’en remet à la justice, opposée à la vengeance privée : “La justice est harmonie et la vengeance, défoulement, d’où notre système impartial”, souligne la jeune juriste incorruptible de Batman Begins. Si les westerns déclinent à l’infini le thème de la vengeance, c’est certainement parce que dans l’Ouest, la justice balbutiante laissait place aux règlements de compte individuels. Le cinéma nous envoûte, parfois il nous questionne. Cette citation de François Truffaut illustre les interrogations morales que ce thème ne manque pas de poser : “Le seul [film] que je regrette d’avoir fait, c’est La Mariée. Le thème manque d’intérêt : l’apologie de la vengeance idéaliste, cela me choque, en réalité. Lorsque j’ai vu Le Vieux Fusil, j’ai éprouvé une gêne, et moi, j’avais fait la même chose ! On ne doit pas se venger, la vengeance n’est pas noble. On trahit quelque chose de soi en exaltant cela.”
* Les interprétations de la célèbre loi du Talion, présente dans la Bible, diffèrent. Pour certains exégètes, elle permet de mettre fin à l’offense et donc d’éviter l’escalade de la violence. Pour d’autres, il s’agit de rendre la pareille, ce qui va à l’encontre de la nécessité du pardon.
Du 17 juin au 2 août, de nombreux temps forts ponctuent le cycle Vengeance !
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