| | | | Images d'Épinal en noir et
blanc |
| | |
| | | Les Actualités allemandes, les Actualités mondiales,
diffusées par la Deutsche Wochenschau, France-Actualités donnent de Paris sous
la botte une vision relativement similaire. Images lisses, bien que parfois
contradictoires, d'une ville où défilent les troupes nazies, en un ordre
impeccable, où dignitaires allemands et français se congratulent tandis que les
difficultés de l'heure contraignent à faire appel à toutes les bonnes volontés,
qu'il s'agisse de la récupération des métaux non ferreux ou de la
"relève" des prisonniers en Allemagne, voire du
recrutement de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme)
pour combattre le bolchevisme.
Tout le monde se
"débrouille", les femmes portent des chaussures à
semelles de bois et des chapeaux en papier journal, teignent leurs jambes pour
remplacer avantageusement des bas qui du coup ne filent pas, sans rien perdre
d'une coquetterie encouragée par les efforts des fournisseurs (Agnès pour la tête,
Miss Arden pour les jambes).
Les voitures sont rares, mais les vélos taxis pittoresques, les bus à gazogène
exhibent un gros pansement sur le crâne, les cochers de fiacres ont fait leur
réapparition, en même temps que les tickets de rationnement. Les panneaux
indicateurs sont en allemand, place de l'Opéra ou aux Champs-Élysées, car les
soldats et les officiers des troupes d'Occupation doivent pouvoir se repérer.
Ils font des promenades dans tous les "hauts lieux"
touristiques, Trocadéro, tour Eiffel, Notre-Dame ; ils prennent des photos pour
plus tard, ils sont courtois dans le métro et rendent hommage au Soldat
inconnu.
Ainsi, à quelques changements près, Paris est toujours
Paris. On y boit du champagne, le Lido exhibe ses numéros de danseuses nues,
nos artistes continuent à témoigner de la bonne tenue de la vie culturelle. Et
on fait du sport, beaucoup de sport, par exemple du tennis dans un stade
Roland-Garros encore bien étriqué, et bien sûr du foot et du vélo. Les gens
vont au cinéma, à la Foire de Paris, à des expositions, comme celle d'Arno
Brecker à l'Orangerie. Sans doute, certaines sont-elles un peu inquiétantes, en
particulier celle qui concerne les Juifs dont il importe de reconnaître le
faciès et les allures interlopes (Le Juif et la France, été 1941), pour ne pas risquer de tomber dans leurs
griffes, comme l'ont maladroitement fait beaucoup de Français d'avant-guerre.
Et il y a assez de difficultés quotidiennes pour qu'on distribue des soupes
populaires (et des pommes de terres venues d'Allemagne !) ou des gâteries à des
enfants aux frimousses toujours souriantes : il fait très froid en 1942 et,
plus grave, les bombardements ennemis touchent la banlieue, dès mars 1942, et
surtout en 1943. Mais, malgré ces adversités et quelques attentats
"terroristes", les choses ne vont pas si mal. Et puis on
peut tout espérer de l'"Europe nouvelle", qui s'organise
autour de l'Allemagne et de ses alliés et collaborateurs, comme l'explique
Alphonse de Chateaubriant dans de brillantes conférences.
Nous
les connaissons bien, en fait, toutes ces images. Nous les avons vues et
revues, depuis que des documentaires les ont utilisées et réutilisées (elles ne
sont pas si nombreuses) et nous ont contraints à réfléchir sur les réalités
qu'elles dissimulent. Dans le plus célèbre d'entre eux, dont le titre,
Le chagrin et la
pitié (1969), témoigne du changement de
perspective, elles deviennent des trompe-l'œil plus que des miroirs. Les
commentaires amers de ceux qui ont participé à cette vie à la fois
superficielle et dangereuse, comme celui de Christian de la Mazière, engagé aux
Waffen-SS (Schutz Staffel, "section de protection"), en
dénoncent la double fonction : fausses informations, vrais dangers. Si l'on n'y
croit pas (ce qui devait être souvent le cas, à en juger par certaines
réactions de spectateurs soigneusement répertoriées par la police), on est vite
suspect. Et si on y a cru, quelle amertume a posteriori !
Il faut
pourtant les revoir ainsi, brutes de décoffrage, dans leur rôle de propagande,
pour en saisir la cruauté sous le masque d'élégance. Car elles sont soignées,
ces images, bien cadrées, bien éclairées, souvent maquillées, comme la fameuse
poignée de main entre Adolf Hitler et le maréchal Pétain à Montoire. Et parfois
brutalement déshabillées : ainsi de ces prises de la première visite d'Hitler
dans le petit matin d'été d'un Paris fraîchement conquis, que Franck Capra
réutilise dès 1942 dans Pourquoi nous combattons en insistant sur
le vide sidéral qui entoure le dictateur et ses proches.
|
| | |

La traverséee de Paris
| D'autres visions aussi nous sont
familières, provenant d'images recomposées par des films de fiction : moins
ceux de l'époque elle-même, qui ne s'attarde pas sur son présent, que ceux de
la génération suivante, dans les années soixante-dix, avec la "mode
rétro", et dans les années quatre-vingts. Le Paris des films des
années 1940-44, (comme ceux de Sacha Guitry, ou le
Falbalas de
Jacques Becker, où l'on coupe sa poire avec un couteau d'argent) restent dans
une temporalité floue, ce "contemporain vague" auquel
les actualités ne donnaient que quelques coups de griffes aseptisés.
Malgré une poignée de films de l'immédiat après-guerre, très marqués par
les inévitables manichéismes d'une période de luttes sans merci, ce n'est
qu'après une grande décennie qu'on revient sur ce qu'on ne pouvait montrer ou
dénoncer pendant l'Occupation : les clandestins de
L'armée des
ombres (1969), les Juifs vrais (Les violons du
bal, 1974) ou faux (M. Klein, 1976), les profiteurs et les
dénonciateurs (Au bon
beurre, 1980 ;
Docteur
Petiot, 1990). Il arrive qu'on ne puisse en
évoquer le souvenir que par mise en abyme, le théâtre servant de prétexte à des
films comme Le dernier
métro (1980) ou
L'affiche rouge
qui, en 1976, fait revivre à la Cartoucherie l'équipée fatale du groupe
Manouchian. On réussit aussi à en rire, dès 1966 avec l'increvable
Grande
vadrouille et en 1982 grâce à l'iconoclasme de
Papy fait de la Résistance.
Si, depuis les années quatre-vingt-dix,
les films sur les années noires se sont multipliés, en particulier à propos des
résistants et des Juifs ("devoir de mémoire" oblige),
c'est sous l'influence des images reconstruites dans les années 1965-80 que se
sont imposés les clichés du Paris occupé. Parmi les plus anciens, quelques-uns
jouent encore le rôle de source d'imagerie, comme
La traversée de
Paris (1956), avec le trio Bourvil-Gabin-de Funès
dans les brumes nocturnes du Paris du marché noir, et l'amère réplique de Jean
Gabin "Salauds de pauvres !". Bien d'autres restent fort
oubliés, comme Un flic
(1947) où les magouilles d'un jeune truand poursuivi par son beau-frère
policier sont autant de prétextes à des flashs-back sur la fin de l'Occupation,
ou même comme ce grand succès de 1958 que fut
La chatte,
avec Françoise Arnoul. Quels qu'ils soient, ces films laissent la plupart du
temps une impression de malaise : hypocrisie pour les uns, ambiguïté pour
d'autres. Symptômes eux aussi de ce "syndrome de Vichy"
qu'analyse Henry Rousso, ou de la gêne qu'engendre un Paris décapitalisé,
double symbole de la France et de la défaite, lieu de cohabitation entre
vainqueurs, collaborateurs et majorité silencieuse ?
|
| | |

La longue nuit
| Quelques films de montage moins connus
que celui de Marcel Ophuls apportent une note originale à notre regard sur
cette sombre période. Peu de documentaires d'époque, ces
"documenteurs" auxquels Jean-Pierre Bertin-Maghit vient
de consacrer un travail particulièrement bien renseigné : ceux-ci, en effet,
qu'il s'agisse de la propagande allemande ou de celle de Vichy, s'adressent
moins aux Parisiens qu'aux Français. On saisit du coup à quel point
"Paris est allemand" : notons par exemple un montage de
1941, fait par un officier allemand cinéaste amateur qui a saisi cinquante
minutes d'images muettes sur les activités (innocentes) des troupes
d'Occupation (France, la vie des soldats
allemands). Si la ville y est amplement
photographiée, les destinataires n'en sont pas les Parisiens, pas plus que ne
le seront ceux d'un film russe et d'un film américain montés en 1944
(La France
libérée de Youtkevitch et
Paris, film
américain anonyme).
Ce n'est qu'assez tardivement qu'on réalise
des montages proposant non seulement des images du quotidien des habitants
(La longue nuit,
1965 ; Paris
l'outragée, 1989), mais aussi celles d'activités
spécifiques à la capitale, en particulier la chanson (Le cabaret de
l'histoire, dès 1970), l'édition (L'édition sous l'Occupation,
1995), la protection des monuments parisiens (La guerre du
Louvre, 2000), la mise en place des studios de
télévision sur initiative et sous autorité allemande (Avoue
Cognacq-Jay, 1995).
Deux films
particulièrement marquants retrouvent la mémoire des occupants allemands. Celui
d'Edgardo Cozarinsky La guerre d'un seul
homme (1983, repris à la télévision sous le titre
Ersnt Jünger : journal d'Occupation) : des rafales d'images provenant des actualités
accompagnent un commentaire, souvent paradoxal, construit à partir de citations
de l'écrivain, officier allemand certes, mais aussi homme de culture dont on
perçoit l'inquiétude, malgré sa vie mondaine relativement douillette.
Revoir Paris, Mémoires
d'Allemagne, réalisé en 1994, utilise aussi des
citations de Jünger, mais cette fois en contrepoint d'interviews d'Allemands,
dont certains (exilés) sont liés à la Résistance, tandis que d'autres
(occupants) racontent avec une nostalgie parfois ambiguë les soucis ou les
plaisirs de leur époque parisienne. La persécution des Juifs est largement
évoquée par les souvenirs d'enfants de déportés, qu'il s'agisse de la
rafle du Vel d'Hiv ou des
départs à Drancy, tandis que diverses formes de résistance clandestine
quotidienne ressurgissent au travers des récits de Marguerite Duras et quelques
autres du Groupe de la rue
Saint-Benoît (1993), ou grâce à ceux de
Des terroristes à la retraite
(1983), Juifs polonais et roumains survivants des
groupes des MOI (Main d'œuvre immigrée). Mémoire douce-amère pour les uns,
blessure irrémédiable pour les autres, Paris garde la trace cruelle et
ineffaçable de l'Occupation.
|
|
| | De
Munich à la Libération, 1938-1944, Jean-Pierre Azéma, Seuil, 1979, coll. Points Histoire
|
La France
de Vichy, 1940-1944, Robert. O. Paxton, Seuil, 1973, coll. Points Histoire
|
Le
syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Henry Rousso, Seuil, 1990, coll. Points Histoire
|
La vie
culturelle sous Vichy, Jean-Pierre Rioux, Éditions
Complexe, 1990
|
La mode sous l'Occupation, Débrouillardise et
coquetterie dans la France en guerre (1939-1945), Dominique Veillon, Payot, 1990
|
Les écrans de l'ombre, La Seconde Guerre
mondiale dans le cinéma français, 1944-1969, Sylvie Lindeperg, CNRS
Éditions, 1997
|
Les documenteurs des années noires, Les
documentaires de propagande, France 1940-1944, Jean-Pierre Bertin-Maghit, Nouveau
monde Éditions, 2004
|
| |
|