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Années 1940 (1) - Paris allemand, 1940-1944

Années 1940 (1) - Paris allemand, 1940-1944
par Michèle Lagny
collection Paris au cinéma

France, la vie des soldats allemands
 

Images soignées des soldats allemands défilant, d'Adolf Hitler visitant une capitale déserte ou des Parisiens se "débrouillant" : ces clichés du Paris occupé sont toujours tenaces. Spécialiste des relations entre histoire et cinéma, Michèle Lagny analyse ces images d'Epinal en noir et blanc et revient sur une sélection de films de montage et de fictions, qui jouent encore le rôle de source d'imagerie tandis que d'autres ont sombré dans l'oubli.





Images d'Épinal en noir et blanc

Les Actualités allemandes, les Actualités mondiales, diffusées par la Deutsche Wochenschau, France-Actualités donnent de Paris sous la botte une vision relativement similaire. Images lisses, bien que parfois contradictoires, d'une ville où défilent les troupes nazies, en un ordre impeccable, où dignitaires allemands et français se congratulent tandis que les difficultés de l'heure contraignent à faire appel à toutes les bonnes volontés, qu'il s'agisse de la récupération des métaux non ferreux ou de la "relève" des prisonniers en Allemagne, voire du recrutement de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) pour combattre le bolchevisme.


Tout le monde se "débrouille", les femmes portent des chaussures à semelles de bois et des chapeaux en papier journal, teignent leurs jambes pour remplacer avantageusement des bas qui du coup ne filent pas, sans rien perdre d'une coquetterie encouragée par les efforts des fournisseurs (Agnès pour la tête, Miss Arden pour les jambes). Les voitures sont rares, mais les vélos taxis pittoresques, les bus à gazogène exhibent un gros pansement sur le crâne, les cochers de fiacres ont fait leur réapparition, en même temps que les tickets de rationnement. Les panneaux indicateurs sont en allemand, place de l'Opéra ou aux Champs-Élysées, car les soldats et les officiers des troupes d'Occupation doivent pouvoir se repérer. Ils font des promenades dans tous les "hauts lieux" touristiques, Trocadéro, tour Eiffel, Notre-Dame ; ils prennent des photos pour plus tard, ils sont courtois dans le métro et rendent hommage au Soldat inconnu.


Ainsi, à quelques changements près, Paris est toujours Paris. On y boit du champagne, le Lido exhibe ses numéros de danseuses nues, nos artistes continuent à témoigner de la bonne tenue de la vie culturelle. Et on fait du sport, beaucoup de sport, par exemple du tennis dans un stade Roland-Garros encore bien étriqué, et bien sûr du foot et du vélo. Les gens vont au cinéma, à la Foire de Paris, à des expositions, comme celle d'Arno Brecker à l'Orangerie. Sans doute, certaines sont-elles un peu inquiétantes, en particulier celle qui concerne les Juifs dont il importe de reconnaître le faciès et les allures interlopes (Le Juif et la France, été 1941), pour ne pas risquer de tomber dans leurs griffes, comme l'ont maladroitement fait beaucoup de Français d'avant-guerre. Et il y a assez de difficultés quotidiennes pour qu'on distribue des soupes populaires (et des pommes de terres venues d'Allemagne !) ou des gâteries à des enfants aux frimousses toujours souriantes : il fait très froid en 1942 et, plus grave, les bombardements ennemis touchent la banlieue, dès mars 1942, et surtout en 1943. Mais, malgré ces adversités et quelques attentats "terroristes", les choses ne vont pas si mal. Et puis on peut tout espérer de l'"Europe nouvelle", qui s'organise autour de l'Allemagne et de ses alliés et collaborateurs, comme l'explique Alphonse de Chateaubriant dans de brillantes conférences.


Nous les connaissons bien, en fait, toutes ces images. Nous les avons vues et revues, depuis que des documentaires les ont utilisées et réutilisées (elles ne sont pas si nombreuses) et nous ont contraints à réfléchir sur les réalités qu'elles dissimulent. Dans le plus célèbre d'entre eux, dont le titre, Le chagrin et la pitié (1969), témoigne du changement de perspective, elles deviennent des trompe-l'œil plus que des miroirs. Les commentaires amers de ceux qui ont participé à cette vie à la fois superficielle et dangereuse, comme celui de Christian de la Mazière, engagé aux Waffen-SS (Schutz Staffel, "section de protection"), en dénoncent la double fonction : fausses informations, vrais dangers. Si l'on n'y croit pas (ce qui devait être souvent le cas, à en juger par certaines réactions de spectateurs soigneusement répertoriées par la police), on est vite suspect. Et si on y a cru, quelle amertume a posteriori !


Il faut pourtant les revoir ainsi, brutes de décoffrage, dans leur rôle de propagande, pour en saisir la cruauté sous le masque d'élégance. Car elles sont soignées, ces images, bien cadrées, bien éclairées, souvent maquillées, comme la fameuse poignée de main entre Adolf Hitler et le maréchal Pétain à Montoire. Et parfois brutalement déshabillées : ainsi de ces prises de la première visite d'Hitler dans le petit matin d'été d'un Paris fraîchement conquis, que Franck Capra réutilise dès 1942 dans Pourquoi nous combattons en insistant sur le vide sidéral qui entoure le dictateur et ses proches.






La mémoire réinventée


La traverséee de Paris
D'autres visions aussi nous sont familières, provenant d'images recomposées par des films de fiction : moins ceux de l'époque elle-même, qui ne s'attarde pas sur son présent, que ceux de la génération suivante, dans les années soixante-dix, avec la "mode rétro", et dans les années quatre-vingts. Le Paris des films des années 1940-44, (comme ceux de Sacha Guitry, ou le Falbalas de Jacques Becker, où l'on coupe sa poire avec un couteau d'argent) restent dans une temporalité floue, ce "contemporain vague" auquel les actualités ne donnaient que quelques coups de griffes aseptisés.


Malgré une poignée de films de l'immédiat après-guerre, très marqués par les inévitables manichéismes d'une période de luttes sans merci, ce n'est qu'après une grande décennie qu'on revient sur ce qu'on ne pouvait montrer ou dénoncer pendant l'Occupation : les clandestins de L'armée des ombres (1969), les Juifs vrais (Les violons du bal, 1974) ou faux (M. Klein, 1976), les profiteurs et les dénonciateurs (Au bon beurre, 1980 ; Docteur Petiot, 1990). Il arrive qu'on ne puisse en évoquer le souvenir que par mise en abyme, le théâtre servant de prétexte à des films comme Le dernier métro (1980) ou L'affiche rouge qui, en 1976, fait revivre à la Cartoucherie l'équipée fatale du groupe Manouchian. On réussit aussi à en rire, dès 1966 avec l'increvable Grande vadrouille et en 1982 grâce à l'iconoclasme de Papy fait de la Résistance.


Si, depuis les années quatre-vingt-dix, les films sur les années noires se sont multipliés, en particulier à propos des résistants et des Juifs ("devoir de mémoire" oblige), c'est sous l'influence des images reconstruites dans les années 1965-80 que se sont imposés les clichés du Paris occupé. Parmi les plus anciens, quelques-uns jouent encore le rôle de source d'imagerie, comme La traversée de Paris (1956), avec le trio Bourvil-Gabin-de Funès dans les brumes nocturnes du Paris du marché noir, et l'amère réplique de Jean Gabin "Salauds de pauvres !". Bien d'autres restent fort oubliés, comme Un flic (1947) où les magouilles d'un jeune truand poursuivi par son beau-frère policier sont autant de prétextes à des flashs-back sur la fin de l'Occupation, ou même comme ce grand succès de 1958 que fut La chatte, avec Françoise Arnoul. Quels qu'ils soient, ces films laissent la plupart du temps une impression de malaise : hypocrisie pour les uns, ambiguïté pour d'autres. Symptômes eux aussi de ce "syndrome de Vichy" qu'analyse Henry Rousso, ou de la gêne qu'engendre un Paris décapitalisé, double symbole de la France et de la défaite, lieu de cohabitation entre vainqueurs, collaborateurs et majorité silencieuse ?






Retour sur images


La longue nuit
Quelques films de montage moins connus que celui de Marcel Ophuls apportent une note originale à notre regard sur cette sombre période. Peu de documentaires d'époque, ces "documenteurs" auxquels Jean-Pierre Bertin-Maghit vient de consacrer un travail particulièrement bien renseigné : ceux-ci, en effet, qu'il s'agisse de la propagande allemande ou de celle de Vichy, s'adressent moins aux Parisiens qu'aux Français. On saisit du coup à quel point "Paris est allemand" : notons par exemple un montage de 1941, fait par un officier allemand cinéaste amateur qui a saisi cinquante minutes d'images muettes sur les activités (innocentes) des troupes d'Occupation (France, la vie des soldats allemands). Si la ville y est amplement photographiée, les destinataires n'en sont pas les Parisiens, pas plus que ne le seront ceux d'un film russe et d'un film américain montés en 1944 (La France libérée de Youtkevitch et Paris, film américain anonyme).


Ce n'est qu'assez tardivement qu'on réalise des montages proposant non seulement des images du quotidien des habitants (La longue nuit, 1965 ; Paris l'outragée, 1989), mais aussi celles d'activités spécifiques à la capitale, en particulier la chanson (Le cabaret de l'histoire, dès 1970), l'édition (L'édition sous l'Occupation, 1995), la protection des monuments parisiens (La guerre du Louvre, 2000), la mise en place des studios de télévision sur initiative et sous autorité allemande (Avoue Cognacq-Jay, 1995).


Deux films particulièrement marquants retrouvent la mémoire des occupants allemands. Celui d'Edgardo Cozarinsky La guerre d'un seul homme (1983, repris à la télévision sous le titre Ersnt Jünger : journal d'Occupation) : des rafales d'images provenant des actualités accompagnent un commentaire, souvent paradoxal, construit à partir de citations de l'écrivain, officier allemand certes, mais aussi homme de culture dont on perçoit l'inquiétude, malgré sa vie mondaine relativement douillette. Revoir Paris, Mémoires d'Allemagne, réalisé en 1994, utilise aussi des citations de Jünger, mais cette fois en contrepoint d'interviews d'Allemands, dont certains (exilés) sont liés à la Résistance, tandis que d'autres (occupants) racontent avec une nostalgie parfois ambiguë les soucis ou les plaisirs de leur époque parisienne. La persécution des Juifs est largement évoquée par les souvenirs d'enfants de déportés, qu'il s'agisse de la rafle du Vel d'Hiv ou des départs à Drancy, tandis que diverses formes de résistance clandestine quotidienne ressurgissent au travers des récits de Marguerite Duras et quelques autres du Groupe de la rue Saint-Benoît (1993), ou grâce à ceux de Des terroristes à la retraite (1983), Juifs polonais et roumains survivants des groupes des MOI (Main d'œuvre immigrée). Mémoire douce-amère pour les uns, blessure irrémédiable pour les autres, Paris garde la trace cruelle et ineffaçable de l'Occupation.







Filmographie sélective

Cette filmographie reprend une sélection des films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale, ainsi que d'autres films complémentaires sur le même sujet.




Fictions
Falbalas
de Jacques Becker
avec Micheline Presle
1944, 1h47min
Un flic
de Maurice de Canonge
avec Lucien Coëdel
1947, 1h27min
La traversée de Paris
de Claude Autant-Lara
avec Jean Gabin et Bourvil
1956, 1h20min
La chatte
de Henri Decoin
1958, 1h44min
La grande vadrouille
de Gérard Oury
avec Bourvil et Louis de Funès
1966, 1h59min
L'armée des ombres
de Jean-Pierre Melville
avec Ventura
1969, 2h17min
Les violons du bal
de Michel Drach
avec Marie-Josée Nat
1974, 1h44min
L'affiche rouge
de Frank Cassenti
1976, 1h25min
Au bon beurre
de Edouard Molinaro
avec Roger Hanin
1980, env. 2x1h30min
Le dernier métro
de François Truffaut
avec Catherine Deneuve
1980, 2h05min
Docteur Petiot
de Christian de Chalonge
1990, 1h37min
Documentaires
France, la vie des soldats allemands
de Heinz Lorenz
1941, 50min
La France libérée
de Serguei Youtkevitch
1944, 1h10min
Paris
réalisation anonyme
1944, 11min
La longue nuit
de Paul Seban
1965, 44min
Le chagrin et la pitié
de Marcel Ophuls
1969, env. 2x2h
Le cabaret de l'histoire
de Alexandre Tarta
1970, 1h03min
La guerre d'un seul homme
de Edgardo Cozarinsky
1981, 1h45min
Des
de Mosco
1983, 1h25min
Paris l'outragée
de Guy Seligmann
1989, 53min
Les enfants du Vél d'Hiv
de Maurice Frydland
documentaire, 1992, 1h21min
Autour du groupe de la rue Saint-Benoît
de Jean Mascolo et Jean-Marc Turine
1992-93, env. 5x1h15
Revoir Paris, mémoires d'Allemagne
de Michèle Mercier et Frank Cassenti
1994, 58min
L'édition sous l'Occupation, série Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ?
de Christophe Barreyre
1995, 47min
Avoue Cognacq-Jay
de Georges Goldman et Thierry Kubler
1995, 54min
La guerre du Louvre
de Jean-Claude Bringuier
2000, 55min
Actualités
Actualités mondiales août et septembre 1941
sélection Forum des images
1941, 30min
Actualités mondiales juin-août 1942
sélection Forum des images
1942, 27min
France Actualités juillet 1943
sélection Forum des images
1943, 21min
France Actualités janvier et février 1944
sélection Forum des images
1944, 33min

Bibliographie
De Munich à la Libération, 1938-1944, Jean-Pierre Azéma, Seuil, 1979, coll. Points Histoire

La France de Vichy, 1940-1944, Robert. O. Paxton, Seuil, 1973, coll. Points Histoire

Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Henry Rousso, Seuil, 1990, coll. Points Histoire

La vie culturelle sous Vichy, Jean-Pierre Rioux, Éditions Complexe, 1990

La mode sous l'Occupation, Débrouillardise et coquetterie dans la France en guerre (1939-1945), Dominique Veillon, Payot, 1990

Les écrans de l'ombre, La Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français, 1944-1969, Sylvie Lindeperg, CNRS Éditions, 1997

Les documenteurs des années noires, Les documentaires de propagande, France 1940-1944, Jean-Pierre Bertin-Maghit, Nouveau monde Éditions, 2004


En écho

Sur le site du Forum des images
Paris au coeur de l'histoire

 

Années 1940 (2) - La rafle du Vél d'Hiv

 

Années 1940 (3) - La Libération de Paris, par Michèle Lagny

 

Le Paris de Jacques Becker, par Claude Naumann

 



Michèle Lagny
Historienne, spécialiste des relations entre histoire et cinéma, Michèle Lagny est notamment l'auteur de Générique des années 30 (Presses universitaires de Vincennes, 1986), avec Marie-Claire Ropars, Pierre Sorlin et Geneviève Nesterenko, et de De l'histoire du cinéma : méthode historique et histoire du cinéma (Armand Colin, 1992).

juin 2005
mise à jour 26 novembre 2008

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