Les collections de films > Observés !
Paris au cinéma l Parcours thématique

Observés !

Observés !
J'ai l'impression qu'on nous regarde...

collection Paris au cinéma

Le couple témoin de William Klein
 

Comment l'angoisse d'être épié s'est-elle si bien mêlée, depuis quelques décennies - avec l'apparition notamment des émissions de téléréalité - au plaisir d'être vu ? Le programme "Observés" est centré autour de l'idée que "tout le monde regarde tout le monde". Sont présentés aussi bien des films spéculant sur l'évolution de nos sociétés que des films plus intimistes mettant en scène la "pulsion scopique", ces œuvres dans leur ensemble posant la question du voyeurisme, déclinée en plusieurs thèmes.





Voyants voyeurs

"Je vous parie que neuf personnes sur dix, si elles voient de l'autre côté de la cour une femme qui se déshabille avant d'aller se coucher, ou simplement un homme qui fait du rangement dans sa chambre, ne pourront s'empêcher de regarder. Elle pourraient détourner le regard en disant : "cela ne me concerne pas", elles pourraient fermer leurs volets, eh bien ! elles ne le feront pas, elles s'attardent pour regarder." Alfred Hitchcock a tenu ces propos à François Truffaut au sujet de Fenêtre sur cour, dont l'action se déroule l'été - quand les gens laissent les fenêtres ouvertes, dévoilant leur intimité - dans la cour d'un immeuble new-yorkais.


New York ou Paris, la grande ville est propice au voyeurisme : la concentration humaine est très forte, les voisins sont proches, le "vis-à-vis" entre les appartements est la règle. Le court métrage La découverte (Arthur Joffe, 1980) montre ainsi un jeune couple épié par un voisin lubrique. Dans Une sale histoire (1978), Jean Eustache filme le récit d'une véridique histoire de voyeurisme, qui s'est déroulée dans les toilettes d'un café parisien.


Chez le voyeur, la "pulsion scopique" coïncide souvent avec la pulsion sexuelle, et voyeurisme rime alors avec érotisme : Un chant d'amour (1950), unique film - longtemps interdit - de l'écrivain Jean Genet, met en scène la relation amoureuse qui parvient à se nouer entre deux prisonniers à travers un trou creusé dans le mur, sous les yeux d'un surveillant. La captive (Chantal Akerman, 2000), adaptée de La prisonnière de Marcel Proust, raconte une autre histoire d'enfermement : celle d'une jeune femme subissant la surveillance constante, dans son appartement, d'un mari maladivement jaloux. Autre variation érotique autour du voyeurisme, La prisonnière (1968), dernier film d'Henri-Georges Clouzot, qui montre des jeux sexuels de soumission mis en scène par un galeriste et un photographe pervers.


"Voir sans être vu", définition du voyeurisme, peut justement s'appliquer au métier de photographe, mais sans perversité ni manipulation cette fois : La place et le photographe (Arno Gaillard, 1991) montre la façon d'opérer de Raymond Depardon, photographiant à leur insu des passants dans les rues de Paris.






Microscope ou rats de laboratoire

L'observation est une des modalités principales de la science. Même si l'objet d'étude est un humain, c'est-à-dire un sujet, il se transforme aux yeux des scientifiques en rat de laboratoire. Ce parallélisme est clairement présent dans Mon oncle d'Amérique (1980), où des images de rats sont présentées en contrepoint de séquences montrant des épisodes de la vie de trois personnes. D'ailleurs, Alain Resnais a conçu ce film avec le professeur Henri Laborit, spécialiste du cerveau, qui est présent à l'écran.


Le couple témoin (1975) présente aussi, mais sur un mode drolatique, une expérience menée par des scientifiques : le comportement à son domicile d'un jeune couple, joué par André Dussollier et Anémone à leurs débuts, est analysé, disséqué, commenté par une équipe de sociologues peu soucieux de respecter l'intimité, ni de reconnaître la part d'ombre des individus qu'ils étudient. Il est d'ailleurs amusant que ce soit un Américain, William Klein, qui se soit ainsi penché sur les habitudes des Français moyens.






Télé-vision

Depuis la naissance de la télévision, le cinéma a toujours été polémique à son sujet, en dénonçant le voyeurisme malsain d'une société subjuguée par le malheur des autres, la course à l'audimat ou la manipulation de l'image.


La machine (1977) décrit les dérives que la télévision peut engendrer : un jeune ouvrier solitaire enlève et tue une fillette. Au fur et à mesure que l'enquête avance, les médias se déchaînent, réclamant la tête de l'assassin. La machine, c'est la guillotine, mais aussi la télévision, dont Paul Vecchiali montre le pouvoir sur l'opinion.


La comédie de caractères de Camille de Casabianca Le fabuleux destin de madame Petlet (1995) égratigne une télévision soumise à la loi de l'audimat à travers le personnage d'une scénariste en manque d'inspiration, qui épie à son insu sa nounou. Dans un autre genre, le téléfilm Cœur de cible (Laurent Heynemann, 1996), écrit par le journaliste Bernard Pivot et joué par de vraies vedettes de télévision, décrit l'univers impitoyable du "petit écran".


Le personnage du présentateur de télévision est au cœur du Quatrième pouvoir (Serge Leroy, 1985) : une présentatrice vedette, fortement inspirée par Christine Ockrent, diffuse une cassette vidéo contenant des "secrets défense", provoquant un scandale politique. Les liens entre pouvoir politique et télévision sont d'ailleurs remarquablement expliqués dans la série Télévision (histoires secrètes) (Maurice Dugowson, 1996) qui retrace vingt ans de télévision française d'un point de vue politique, économique et historique.






Journal intime

A l'opposé du voyeurisme le plus souvent de règle dans les émissions de téléréalité, où l'on livre son intimité en pâture, la tentation se développe de ce qu'en littérature on appelle "autofiction". Rarement le cinéma aura été aussi foisonnant de films écrits à la première personne. Synonyme de légèreté, d'autonomie et de moindre coût, la vidéo contribue à cette floraison d'autoportraits. La collection Paris au cinéma, depuis quelque temps déjà, se fait l'écho de cette tendance.


Tournés comme on écrit son journal intime (l'un de ces films s'intitule d'ailleurs Journal - Sébastien Laudenbach, 1998), ces documentaires racontent souvent des moments de crise : dépression (Demain et encore demain, Dominique Cabrera, 1997), rupture amoureuse (Je suis venue te dire, Lætitia Masson, 1996), maladie (La pudeur et l'impudeur, Hervé Guibert, 1991), peur de la vieillesse et de la mort (Un âge passe, Michel Polac, 1998). Ce cinéma du moi œuvre dans la sincérité et la pudeur. En murmurant "je", les cinéastes disent "nous" : jeu de miroir, jeu salvateur.






Super-vision

Dix ans après la légalisation de la vidéosurveillance dans la rue, les caméras de contrôle sont présentes dans tous les domaines de notre vie quotidienne : crèches, écoles, transports, entreprises, logements collectifs, centres commerciaux et même dans les cimetières. Dans Lents que nous sommes (Vivianne Perelmuter, 1992), un homme, à son poste de surveillance vidéo, observe une jeune femme qui regarde la ville bouger devant elle sans réagir. Cet urbanisme sous contrôle est au cœur du seul film d'anticipation de Jean-Luc Godard, Alphaville (1965) : Lemmy Caution, agent secret, vient des Pays extérieurs pour détruire Alphaville, soumise au pouvoir terrifiant de l'ordinateur Alpha60. Dans la même veine, A propos du monde (Pierre Chauvris, 1998), film-fleuve expérimental, propose une critique de la société de contrôle.


Si elle ne passe pas par les caméras, la dictature de la bureaucratie est tout aussi terrible : dans Le procès (1962), Joseph K., paisible et modeste employé de bureau, est arrêté pour une raison qu'il ignore. Orson Welles fait du contrôle des êtres et des choses une obsession dans toute son œuvre d'auteur et d'acteur.


Mais la caméra est aussi utilisée par ceux qui veulent espionner les autres. Dans Une pure coïncidence (2002), soupçonnant une boutique de change d'héberger une bande de racketteurs de sans-papiers parisiens, Romain Goupil et ses amis se transforment en détectives privés. Le réalisateur invente, pour filmer sans être vu, une poussette où une caméra est dissimulée derrière la tête de sa fille et un micro enfoui dans une peluche qu'elle tiendra pendant le tournage. Il utilise une caméra supplémentaire pour se filmer lui-même menant l'enquête. Le tournage de sa propre enquête devient ainsi un dispositif. Les méthodes des vrais "services secrets" sont au cœur du Dossier 51 de Michel Deville : inspiré d'un roman de Gilles Perrault, le film montre comment un service secret étranger cherche à manipuler un haut fonctionnaire parisien et mène une enquête biographique poussée sur cet homme.


Si la pulsion voyeuriste chez l’homme ne date pas d’hier, ces quelques films montrent comment notre monde a pu se transformer en dictature du "tout voir", société de surveillance et empire des écrans. Notre univers de profusion des images expose aux risques de la saturation et de l’aveuglement. Plus que jamais, le cinéma est un moyen pour "construire notre regard et constituer sa liberté".


Le programme Observés s'est tenu au Forum des images du 13 septembre au 20 octobre 2005.







Filmographie sélective

Cette filmographie reprend l'ensemble des films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale.




Fictions
Un chant d'amour
de Jean Genet
1950, 25min
Le procès
de Orson Welles
1962, 1h53min
Alphaville
de Jean-Luc Godard
1965, 1h35min
La prisonnière
de Henri-Georges Clouzot
1968, 1h42min
Le couple témoin
de William Klein
1975, 1h37min
La machine
de Paul Vecchiali
1977, 1h37min
Le dossier 51
de Michel Deville
1978, 1h45min
Une sale histoire
de Jean Eustache
1978, 46min
La découverte
d'Arthur Joffe
1980, 16min
Mon oncle d'Amérique
d'Alain Resnais
1980, 2h01min
Le quatrième pouvoir
de Serge Leroy
1985, 1h35min
Lents que nous sommes
de Vivianne Perelmuter
1992, 28min
Le fabuleux destin de madame Petlet
de Camille de Casabianca
1995, 1h23min
Cœur de cible
de Laurent Heynemann
1996, 1h36min
Je suis venue te dire
de Lætitia Masson
1996, 23min
A propos du monde
de Pierre Chauvris
1998, 3h26min
Journal
de Sébastien Laudenbach
1998, 11min
La captive
de Chantal Akerman
2000, 1h53min
Une pure coïncidence
de Romain Goupil
2002, 1h28min
Documentaires
La place et le photographe
d'Arno Gaillard
1991, 4min4s
La pudeur et l'impudeur
de Hervé Guibert
1991, 58min
Télévision (Histoires secrètes)
de Maurice Dugowson
documentaire, 1996, couleur, 3h41min
Télévision (Histoires secrètes), 1- Géniteurs
de Maurice Dugowson
documentaire, 1996, couleur, 1h
Télévision (Histoires secrètes), 2- Opérateurs
de Maurice Dugowson
documentaire, 1996, couleur, 1h09min
Télévision (Histoires secrètes), 3- Prédateurs
de Maurice Dugowson
documentaire, 1996, couleur, 1h26min
Demain et encore demain
de Dominique Cabrera
1997, 1h20min
Un âge passe
de Michel Polac
1998, 59min

Bibliographie
Surveiller et punir, Michel Foucault, Gallimard, 1975

La société du spectacle, Guy Debord, Gallimard, 1996

La télévision de l'intimité, Dominique Mehl, Seuil, 1996

Sous le soleil de Big Brother : précis sur "1984" à l'usage des années 2000 : une relecture d'Orwell, François Brune, L'Harmattan, 2000

L'intimité surexposée, Serge Tisseron, Hachette Littératures, 2001

L'empire des écrans, Jacques Gautrand, Pré-aux-Clercs, 2002

L'empire du Loft, François Jost, La Dispute, 2002

26 secondes. L'Amérique éclaboussée par l'assassinat de John F. Kennedy, Jean-Baptiste Thoret, Rouge Profond, 2003

L'exposition de soi : du journal intime aux webcams, Anne Cauquelin, Eshel, 2004


En écho

Sur le site du Forum des images
Le Paris de Raymond Depardon, par Frédéric Sabouraud

 

Le Paris de Jean Eustache, par Alain Bergala

 

Le Paris de Jean-Luc Godard, par Alain Bergala

 

Le Paris d'Alain Resnais, par Franck Garbarz

 

William Klein

 

Romain Goupil

 

Cafés de Paris

 



Copyright Forum des images

septembre 2005
mise à jour 30 juillet 2008

/fdi/layout/set/nolayout/calendar/get_by_day
Agenda