| | | Quand Paris s'est libéré C'est
la fête à la liberté Et Paris n'est plus en
colère Et Paris peut aller danser !
La
chanson de Mireille Mathieu, sur la musique de Maurice Jarre pour
Paris brûle-t-il
? en 1966, resurgit facilement dans les mémoires,
comme en écho au général de Gaulle à l'Hôtel de Ville, le 25 août 1944 :
"Paris ! Paris outragé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré, libéré
par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la
France…". Un écho, oui, mais guère plus, comme le film lui-même
pour les journées de la Libération. Grosse production franco-américaine,
réalisée par René Clément avec d'énormes moyens et force appuis officiels, il
fut présenté en soirée de gala au Palais de Chaillot en octobre 1966. Usant de
toutes les ficelles d'une narration quasi hollywoodienne, il se contente de
rejouer les événements de la semaine folle du 18 au 26 août 1944. Et reste peu
convaincant : Orson Welles en Nordling, Kirk Douglas en général Patton, Alain
Delon en Chaban-Delmas, et Claude Rich en général Leclerc comme Bruno Cremer en
colonel Rol-Tanguy, restent toujours Welles, Douglas, Delon, Rich et Cremer.
Seule, sans doute, Simone Signoret, en quasi figurante (la patronne d'un bar),
fait vrai ! Et le général de Gaulle, bien sûr, descendant les Champs-Élysées le
26 août : là, c'est bien lui, filmé par les actualités en 1944, et réintégré
dans la "fiction" ; car comment imiter son allure
dégingandée, son long nez au vent, et, il faut bien le dire, sa dignité ?
Le film cherche à montrer la lutte des Parisiens et des
"Leclerc", la dureté des combats, la joie de la foule,
et tente d'expliquer les ressorts des événements. À sa façon et avec quelque
partialité sans doute, faisant la part belle aux gaullistes et à la 2e
DB , admettant du bout de la caméra,
production oblige (Paramount), les Américains, tandis que, malgré la fréquence
des brassards et des inscriptions FFI |
| Forces françaises de l'Intérieur | |
,
les résistants, en particulier les communistes, ne sont guère représentés que
par le Colonel "Rol-Cremer". Après tout,
chacun a ses contraintes politiques et scénaristiques : la période est
férocement gaulliste et le film s'inspire du best-seller de Collins et
Lapierre, lui aussi fort orienté, et peu favorable aux FTP |
| Francs-tireurs et
partisans | |
. C'est pourtant aux opérateurs de
l'époque que, par souci d'authenticité, René Clément fit appel, comme il essaya
de faire rédiger le scénario par des Français, dont Pierre Bost, qui participa
au Comité de Libération du cinéma français en 1944. Mais finalement celui-ci
fut réécrit par les Américains Gore Vidal et Francis Ford Coppola. Ainsi y
a-t-il beaucoup de scènes sur les négociations des chefs d'état-major,
forcément réinventées, avec quelques couacs : l'arrivée du professeur
Joliot-Curie, avec ses bouteilles d'acide destinées à fabriquer des cocktails
Molotov, fait un effet plus maladroitement comique qu'authentiquement héroïque
lorsqu'il ordonne de vider champagne et Château Margaux pour préparer ses
mixtures incendiaires !
|
| | | Aussi a-t-on envie de retrouver les images originelles de ce
moment mythique. Au cœur même de Paris, où le Forum des images occupe un des
espaces héritiers du "Ventre de Paris", ces Halles qui
maintenant recèlent, à côté du commerce le plus effréné, une mémoire
enregistrée par le film ou la vidéo, à la fois cachée et offerte à tous. Ces
images ne sont ni plus ni moins "vraies", au sens où
elles détiendraient la capacité de montrer et d'expliquer ce que fut réellement
la Libération de Paris en août 1944. Mais plus justes, plus émouvantes, plus
saisissantes, étonnamment animées, charnelles, joyeuses. Leur répétition même,
sur le moment comme dans les reprises ultérieures, fictions ou documentaires de
commémoration, fixent l'éclat des jours, leurs joies et leurs dangers.
Parmi les plus fascinantes, les jeunes filles grimpant sur les chars,
français ou américains, filmées dans l'envolée de leurs fraîches robes d'été,
de leurs courtes jupes découvrant des jambes déliées, de leurs coiffures
mi-retenues sur le front, mi-ébouriffées sur la nuque ; les baisers et les
cigarettes mêlés, les casques militaires, les bérets des résistants, le mégot
aux lèvres et les armes suspendues. Avec, bien sûr, un cliché ironique : deux
titis assis sur le trottoir (peu concernés semble-t-il) et un raccord sur les
cuisses découvertes de femmes qui se penchent sur un parapet ! Parmi les plans
les plus drôles, ceux du lapin mascotte d'un des chars Leclerc, aperçu à
plusieurs reprises, fort tranquille ; ou les efforts linguistiques d'un soldat
américain : "Le peuple de Paris est beau et joli"…
On voit aussi bien des spectacles émouvants, comme celui des
morts, indifféremment alliés, résistants ou allemands : un long plan pris en
plongée depuis l'Hôtel de Ville, où tombe d'un char allemand une jeune et
sombre silhouette, affalée d'abord, qui tente de tirer encore, puis
s'immobilise, fauchée à nouveau par une rafale. Avant que ne se précipite sur
le corps une femme FFI |
| Forces
Françaises de l'Intérieur | |
, Anita dite
"l'amazone en savates", qui lui prend ses armes. Ou
encore des effets héroïques, souvenirs réactivés de la vieille tradition
révolutionnaire : la construction des barricades avec la chute répétée d'arbres
abattus, des pavés arrachés, des sacs de sables entassés, des grilles d'arbres
en renfort. Traces enfin des effets de la bataille, les canons de fusils
menaçants, les fenêtres éventrées, les façades criblées, les intérieurs
ravagés, comme au Sénat. Et partout surgissent les drapeaux.
Plusieurs "officiels", Leclerc, surtout, de Gaulle
au-dessus de tous, responsables FFI, nouveaux préfets ou officiers sont souvent
présents, mais les anonymes demeurent les plus nombreux, seuls, en groupes, en
foule, en liesse, entraînés par les cris et les applaudissements, parfois
affolés, plaqués à terre lors de fusillades inattendues, par exemple devant
Notre-Dame lors du Te Deum raté du 26 août. Dans ce tourbillon, quelques images
moqueuses encore : les chars allemands camouflés sous les branches, forêt
shakespearienne en déroute, parfois repeints rapidement et naturalisés par une
croix de Lorraine, un char qui passe devant une boutique à l'enseigne des
Dragées Martial. Ou d'autres vengeresses : des femmes tondues, des
"salopards" arrêtés, des Allemands qui se rendent, des
colonnes de prisonniers. Mais peu finalement : moins de haine que de
joie.
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Les journées du 19 au 28 août 1944
| Les archives allemandes, avant la
débandade, montrent encore le calme du marché aux fleurs, les terrasses de
café, les affiches d'un cycle Beethoven, des pêcheurs à la ligne, des
promeneurs au Bois, et des enfants dans les parcs… Pourtant, dans Paris assiégé
par l'émeute, le "chaos" s'installe. Parmi les
innombrables bandes françaises, les unes sont officielles, les autres amateurs.
Les montages sont donc fort différents et les mêmes images n'écrivent pas tout
à fait la même histoire. Les films amateurs sont (peut-être) les plus innocents
: ainsi Les journées du 19 au 28 août
1944, un montage muet aux images souvent tremblées
et mal cadrées, articulées de la manière la plus simple en suivant l'ordre de
la chronique, de la prise de la préfecture de Police et de l'Hôtel de Ville au
défilé du 26 août sur les Champs-Élysées et au parvis de Notre-Dame. La
Libération de
Paris du Club amateur des cinéastes de France
monté en 1944 et sonorisé quelques mois plus tard, remonte jusqu'à la grève de
la SNCF dès le 11 août, insiste sur les affiches et proclamations qui réclament
le soulèvement, sur les journaux interdits qui reparaissent, sur la diversité
des points d'éclatement de l'insurrection (mairie de Neuilly, lycée Claude
Bernard….), invente une petite séquence montrant le difficile passage de la
moto d'agents de liaison entre deux chicanes de barbelés…
Caméras sous la botte !
..., avec des images tournées en 1944 par deux
cinéastes résistants, Albert Mahuzier et Roger Gudin, et remonté en 1957 avec
reconstitution des astuces trouvées pour tourner en "caméra
cachée", insiste sur la "spontanéité" des
manifestations, privilégie le point de vue FFI, et souligne l'importance de la
réorganisation immédiate dans les bureaux de la Préfecture et de l'Hôtel de
Ville. Puis les deux héros partent à la rencontre de la 2e DB en sortant par la
Porte d'Italie, et terminent leur montage par le "calme
exode", à vélo, à cheval, en voiture, de 18 000 prisonniers
allemands envoyés vers un camp au sud d'Orléans. C'est le triomphe du bon sens
et de l'organisation ! Ce qui ne semble pas ressortir du montage américain
Paris Liberated
!, qui montre l'affolement des Parisiens, pendant
la bataille, avec des arrestations brutales, des femmes tondues ou des fuites
éperdues sous les fusillades, en opposition avec l'ordre strict des troupes
américaines qui défilent le 26 août après les FFL sur les Champs-Élysées. Chacun son image
de l'ordre !
Plus officielles, les
archives de l'Etablissement
cinématographique et photographique des Armées, d'un côté, et les
extraits de
France-Libre-Actualités, de l'autre ; les
points de vue ne concordent pas exactement entre le service officiel des armées
(qui montre évidemment davantage de chars et d'officiers d'état-major que de
barricades) et la presse filmée reprise en main dès août 1944 par un Comité de
libération du cinéma français, constitué à partir de plusieurs groupes de
résistance. Le premier numéro date du 5 septembre 1944 et sort après la
tempête. Mais un film collectif a été réalisé pendant les événements : c'est
La Libération de
Paris, montage des prises de vues de
l'insurrection prévues dès le 14 août, avant même le déclenchement de celle-ci,
et dont le titre initial était France-Libre-Actualités : le journal de la Résistance. Opérateurs, monteurs, techniciens répondent à l'appel
du CLCF |
| Comité de Libération du
Cinéma Français | |
, et un film "sur le
vif", commenté par Pierre Blanchar sur un texte de Pierre Bost put
être projeté dès le 29 août au cinéma le Normandie (évidemment !). Cet
événement signe à la fois la Libération de Paris et celle du cinéma, où se
développent des espoirs de production coopérative qui feront long feu. Le film
met en scène tous les acteurs de la Libération, en présentant successivement
l'insurrection, l'arrivée de la 2e DB et la journée de triomphe du 26 août.
Mais on a déjà vu de longs plans de prisonniers allemands avant l'arrivée des
chars, ce qui tend à donner la première place aux résistants. Pourtant le film
évite d'insister sur le rôle des communistes FTP |
| Francs-tireurs et
partisans | |
ou de la CGT, sur les conflits
internes (incidents entre de Gaulle et le Conseil national de la Résistance le
25 août) et sur les dissonances (premières brutalités de l'épuration ou
fusillade de Notre-Dame, remplacée par une image d'union républicaine) ; le
commentaire enflammé insiste sur la participation populaire, et sur la mémoire
révolutionnaire des Parisiens sur les barricades, tout en reconnaissant le rôle
du Général. "Enfin un micro français parle français..."
souligne le commentateur à propos de son discours à l'Hôtel de Ville.
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Vues de Paris été 1944
| Non, Paris ne brûle pas, malgré les
fumées d'incendies qui s'élèvent de-çi de-là. Grâce à la mansuétude du
gouverneur militaire allemand Von Choltitz ? Sans doute, mais surtout parce que
c'est une cité de légende, indestructible. Et parce que du tourbillon
désordonné des images comme des contradictions des combattants surgit le
sentiment d'une prise de possession de la ville. La préfecture de Police,
l'Hôtel de Ville, lors de l'insurrection ; la rue Saint-Jacques avec les
"Leclerc" menacés par les snipers des toits de la
Sorbonne, le Luxembourg et le Sénat, l'avenue de l'Opéra. Le Crillon, le
Majectic et l'hôtel Meurice, hauts lieux de l'occupation allemande. L'arc de
Triomphe, l'avenue des Champs-Élysées, la place de la Concorde, la rue de
Rivoli, l'Hôtel de Ville encore, où de Gaulle prononce son discours,
Notre-Dame, lors du défilé triomphal. On sort parfois de la zone centrale : la
prise de la mairie aux Batignolles, quelques chars, avenue d'Orléans, ou à
Charonne, et même la place de la République, sur fond de Marseillaise, symbole
de la Nation pour le CLCF qui, dans
La Libération de
Paris, préfère un symbole national à Notre-Dame
pour terminer la journée du triomphe.
Les hauts lieux de
l'histoire permettent une balade touristique traditionnelle, avec
photos-clichés, que les prises de vues américaines affectionnent. Des
Vues de Paris
de l'été 1944, filmées par des opérateurs américains, et une bande de la
March of the
time, de mai 1945, en couleur et muette, nous
emmènent en balade avenue de l'Opéra, à l'Hôtel de Ville et sur les quais,
s'attardent sur les tours de Notre-Dame, et remontent jusqu'au Sacré-Cœur. Mais
les GI's n'oublient pas la terre natale : plusieurs plans de la tour Eiffel
sont pris en avant du pont de Grenelle, cadrant la tour derrière le pont et la
réduction de la statue de la Liberté ! Paris est à tous !
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