| | | C'est avec un tableau sombre de Paris que le cinéma de Rohmer commence sa
relation avec la capitale : Le signe du
lion (1959) raconte l'errance parisienne et
estivale d'un homme plongé subitement dans la misère, un flambeur fantasque qui
découvre la solitude et le dénuement dans une ville hostile ne lui renvoyant,
jour après jour, que l'infortune de son sort. Plongeant brutalement son
personnage dans Paris pour observer ses faits et gestes face à sa lente
dégradation, Rohmer signe un film parabole où la capitale figure la condition
inconfortable de l'homme moderne, le lieu même de cette condition. Réduisant
l'intrigue à une épure - une marche aléatoire dans la ville - le cinéaste se
propose d'observer avec le moins d'intervention possible l'itinéraire de son
personnage comme un ethnologue prenant des notes en silence ou un scientifique
relevant froidement les effets d'une expérience. Le titre du film renvoie à ce
point de vue d'en haut - un ciel astrologique - qui ne laisse pas
d'échappatoire à la trajectoire physique de Pierre, enfermé dans la ville comme
une souris dans une cage : frappant ses poings d'homme épuisé sur les bâtiments
de la ville, il ne peut que marmonner avec rage : "Saleté de Paris, saleté de pierre".
Film à part dans l'œuvre de
Rohmer, peu bavard, et très marqué par l'esthétique naissante de la Nouvelle
Vague et les influences essentiellement renoiriennes (Boudu sauvé des
eaux) et néo-réalistes (Allemagne année zéro) du critique des
Cahiers du cinéma, Le signe du
lion n'en est pas moins une clé essentielle pour
comprendre le rapport que Rohmer établira avec Paris dans l'œuvre à venir.
Alternant pour son personnage le point de vue d'en haut et la plongée dans les
profondeurs du tissu urbain, le cinéaste d'emblée s'intéresse à la ville sous
deux aspects complémentaires. La ville est d'abord une forme fixe, c'est la
ville-décor, la ville historique aux murs de pierre, trace du passé avec ses
rues ici montrées comme les cloisons d'une vaste prison, la ville-maquette
qu'on voit à deux reprises dans le film et qui fixe la première échelle :
échelle du plan urbain et de l'infiniment grand du ciel. Le premier rapport du
cinéaste à Paris est d'exactitude documentaire, le réalisme étant la condition
première d'une bonne représentation de la ville ; mais cette représentation
exacte de la ville de pierre,
celle des architectes, est indissociable d'une saisie de la capitale comme
système vivant : c'est le Paris du Parisien, du passant, du piéton de Paris,
une circulation constante des hommes, un réservoir actif de signes et
d'affects, de paroles, de grandes et petites actions. Tout le cinéma parisien
de Rohmer s'articule autour de ces deux positions : la rigueur réaliste du
cinéaste s'attachant aussi bien au tracé exact des rues (Paris-décor) qu'aux
affects des hommes (Paris-expérience).
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Place de l'Etoile
(1965)
| Le réalisme est la base du cinéma d'Eric
Rohmer. A Propos de Place de
l'Etoile, le cinéaste déclare en 1965 :
"J'ai essayé de reconstituer la place telle qu'elle apparaisse vraiment […], de rendre la réalité telle qu'elle est". Paris a toujours été le lieu privilégié de ce
programme réaliste, de cette objectivité du regard ; un réalisme qui se traduit
d'abord dans la rigueur toponymique des histoires racontées. A l'inverse de
tant de fictions qui situent lâchement leur scénario, le cinéaste indique
toujours les lieux de l'intrigue avec une extrême précision : comme si le
spectateur était invité à suivre le cinéaste-guide avec son plan de Paris, les
rues sont nommées, les plaques les signalant aux passants souvent cadrées de
près comme bornes du récit. Symptomatique de cette exigence toponymique,
l'ouverture de La boulangère de
Monceau (1962), succession de plans brefs situant
le décor parisien accompagné d'une voix-off qui énumère, d'un ton neutre :
"Paris, le carrefour Villiers, à l'est, le boulevard des Batignolles, au nord, la rue de Lévis et son marché ; le café le Dôme de Villiers ; à l'ouest le boulevard de Courcelles qui conduit au parc Monceau…". Dans le cinéma français, il n'y a
guère d'équivalent d'une telle exhaustivité, ni, plus généralement, d'un tel
effort pour donner aux personnages une adresse précise où on peut les
trouver.
A ce rappel constant de la toponymie pour situer
l'action, il faut raccrocher la récurrence d'un motif romanesque qui permet de
l'exploiter dans le cœur du récit : le rendez-vous. Motif urbain par
excellence, le rendez-vous est un scène-clé de bien des films de Rohmer, en ce
qu'il croise un temps (quelle heure ?) et le nom d'un ou de plusieurs lieux (où
?), ce croisement étant marqué par toutes les incertitudes et aléas qui
autorisent le début d'une histoire, d'une aventure parisienne. Mirabelle - la rurale
- a bien du mal à trouver la rue de la Gaieté où elle doit retrouver Reinette -
la citadine - dans un café, deux Parisiens se querellant violemment pour lui
indiquer l'itinéraire. Dans ce dernier cas et comme Agnès Varda dans
Cléo de 5 à 7,
Rohmer joue avec les noms des rues, la Gaieté de Montparnasse se retournant en
son contraire, la folle colère d'un garçon de café pour une histoire de monnaie
qui constitue le nœud de l'intrigue.
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| | | | Parisien
mobile et volubile |
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Les nuits de la pleine lune (1984)
| Si le Paris de Rohmer est si réaliste, ce
n'est pas seulement parce que le cinéaste a le souci de montrer de la ville ses
vraies pierres et ses vraies rues, la ville telle qu'elle est, c'est aussi que son
projet esthétique est de cerner au plus près les contours des citadins qui
l'animent, de saisir le Parisien comme type humain et bloc d'affects
spécifique. La modernité de Rohmer est dans la peinture de caractères et c'est
comme ethnologue des mœurs parisiennes qu'il est inégalable. Chez lui, le
Parisien ne fait qu'un avec sa ville et se caractérise par deux traits :
d'abord, sa mobilité et son envers complice, l'immobilité spectatrice ;
ensuite, sa volubilité. Pour faire prendre la mesure de l'espace parisien, le
cinéaste filme souvent ses personnages en mouvement : ces déplacements à pied,
en métro, en train font rarement l'objet d'ellipses narratives. Ils rappellent
que Paris est un espace sans cesse traversé et retraversé, un lieu où on se
rend (Les nuits de la pleine
lune, 1984), un lieu d'où l'on part (L'Anglaise et le duc, 2001).
Comme le rappelait d'une manière emblématique
Le signe du
lion, le Parisien se définit dans une trajectoire
physique. Cette beauté des mouvements, cette circulation infinie des gestes est
très perceptible dans le tableau des femmes parisiennes que s'offre Frédéric à
la terrasse d'un café au début de
L'amour,
l'après-midi (1972). Dans cette séquence où le
personnage regarde le spectacle de la rue pour y projeter ses fantasmes
d'homme, les deux postures du Parisien-type sont illustrées : spectateur à
l'affût ou acteur (en l'occurrence actrices) en mouvement, comme tout
personnage chez Rohmer, le Parisien est aussi un parleur invétéré qui aborde
assez souvent son attachement à la ville.
Peut-être la plus belle
scène parisienne du cinéma de
Rohmer se trouve dans L'arbre, le maire et la
médiathèque (1993) : le paradoxe est que c'est une
scène orale, où Paris ne figure pas autrement que dans les mots et les idées de
deux Parisiens en villégiature en province. Sur des images de campagne, on
entend un échange sur les mérites respectifs de Paris et de la campagne :
tandis que Julien Dechaumes, le politique (Pascal Grégory), dit l'importance
d'être ancré dans une terre rurale, la romancière Bérénice Beaurivage (Arielle
Dombasle), qui le traite d' "hyperparisien", affirme que
l'attraction de la ville est toujours plus forte : "Ce que les gens aiment, c'est l'infinie possibilités des rencontres […], le charme des passantes, le spectacle de la foule, la variété des types humains, les grands, les petits, les Noirs, les jeunes, leur beauté, leur laideur, leur charme, leur ridicule. Ça les rassure, ça les fascine". Nulle part, la relation de Rohmer à
Paris n'a été mieux décrite.
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| | Paris cinéma, une ville vue par le cinéma, de 1895 à nos
jours, Jean Douchet et Gilles Nadeau, Editions
du May, 1987
|
La Nouvelle Vague, textes et entretiens parus
dans les Cahiers du cinéma, Antoine de Baecque et Charles Tesson
(textes et entretiens rassemblés par), Petite
bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1999
|
Vive le cinéma français, Antoine de
Baecque (textes réunis et préfacés par), Petite
anthologie des Cahiers du cinéma, 2001
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"Je sens que je vous complique la
vie", François Ramasse, in L'amour du cinéma, 50 ans de la revue Positif, Folio /
Gallimard, 2002
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