| | | S'il y a beaucoup de
décors urbains dans l'abondante filmographie de Chaplin, si l'atmosphère
particulière des grandes métropoles l'intéressait également, s'il a même
reconstitué quelques lieux de Manhattan dans
A King in New York
(Un roi à New York, 1957), pour autant ce n'est pas la
Skyline de telle ou telle ville qui
retenait son attention. Dans Shoulder Arms (Charlot soldat, 1918), le vagabond devenu
soldat est confronté à toutes sortes de situations, traitées le plus souvent
sur un mode comique. À un moment, tandis qu'un panneau indique
"Broadway", l'écran se partage en deux, et l'on peut
voir Charlot se tourner vers les images-souvenirs d'une large avenue et d'un
barman servant à boire : une évocation pour le moins elliptique de New York ?
C'est en tout cas dans cette ville, et non pas à Los Angeles, que Chaplin
organisait régulièrement la première projection de presse de ses films, le plus
souvent au Rivoli. Il y appréciait aussi la proximité du bar que tenait son ami
Jack Dempsey.
Plus loin dans le film, un autre panneau indique
"Paris, 1918". Ce n'est pas l'écran qui, alors, se
dédouble, mais deux scènes qui sont entrecroisées en alternance : l'une est le
terrain de bataille où se trouve Charlot, l'autre est précédée du carton
"Pauvre France", puis de celui "Deux qui se
ressemblent", allusion au sort commun du soldat dans sa tranchée et
d'une jeune femme dont la maison est détruite. Sans nom, cette Française est
interprétée par Edna Purviance, qui joue également dans
A Woman of Paris
(L'opinion
publique, 1923), dont l'histoire est inspirée de
la vie tumultueuse de Peggy Hopkins Joyce, célèbre pour ses nombreux mariages
avec des milliardaires - et pour les rentes que ceux-ci lui ont laissées. Loin
des clichés habituels, des icônes urbaines que sont la tour Eiffel, Montmartre
ou le Sacré-Cœur, est-ce une femme qui incarne aux yeux du réalisateur Paris
?
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C'est en tout cas
pour répondre à l'invitation de la fille du banquier J. P. Morgan que Chaplin
accepta de se rendre à Paris à un gala de charité donné au Trocadéro pour la
première du Kid,
en septembre 1921. Au cours de cette soirée, où le Tout-Paris était présent, il
rencontra Henri Letellier, un éditeur parisien qui allait servir de modèle au
personnage de Pierre Revel dans L'opinion
publique. Mais ce premier séjour parisien prolongé
fut d'abord l'occasion de rencontrer un caricaturiste célèbre, Cami.
"L'universel Charlie Chaplin, écrit Jean Cassou, ne pense à la
France et ne l'imagine que représentée par Cami […]. Lors du dernier séjour de
Charlot à Paris, son premier mouvement, à la gare, fut de demander :
'Et Cami ?' Un lien fraternel unit ces deux esprits, qui
tous deux ont ajouté au répertoire des gestes humains, une même solennité
automatique, une même délicatesse, une même sobriété
d'expression."
Cami emmena Chaplin aux Folies-Bergère,
mais ce dernier goûtait aussi l'ambiance du Quartier latin, et c'est dans ce
haut-lieu de la jeunesse étudiante parisienne qu'il situera deux des décors de
L'opinion publique
: le petit appartement - qui sert également d'atelier de peinture - de l'un des
deux personnages principaux du film, Jean, et celui où se déroule une soirée
bohème. La construction de ces décors, tous réalisés en studio, s'est faite à
distance de Paris, dans le studio des United Artists à Los Angeles. Le souci du
détail vrai n'étant pas la préoccupation principale de Chaplin, les séquences
du film qui se déroulent à Paris permettent surtout de caractériser la vie -
privée ou professionnelle - des personnages et le réseau de relations sociales
dans lequel ils évoluent : ainsi, Pierre est montré dans le grand restaurant où
il a ses habitudes, dans son bureau et dans sa résidence principale. Le nouveau
statut de Marie est souligné par le luxe ostentatoire de son appartement, au
contraire du petit intérieur de Jean. La soirée bohème, malgré une toile peinte
installée dans la perspective de la fenêtre et laissant deviner les toits de
Paris, met davantage en évidence la société aristocratique venue s'encanailler
en regardant une jeune femme progressivement dévêtue des bandelettes qui
l'habillent.
Lors de son deuxième voyage européen, en 1931, après
Vienne et Venise, Chaplin séjourne quelque temps à Paris. Il y déjeune avec
Aristide Briand et reçoit la Légion d'honneur.
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| | | Pour
Monsieur
Verdoux (1947), Chaplin bénéficie des conseils de
Robert Florey dans la construction de ses décors et leur habillage de meubles
et d'accessoires, en particulier pour le magasin d'antiquités de Verdoux, situé
à Montmartre, et l'appartement d'une de ses victimes, qui se trouve dans le 16e
arrondissement. Dans sa belle
défense du film contre les attaques
de la presse de l'époque, le grand essayiste James Agee écrit : "La
production est poétique, pas naturaliste, bien que des éléments naturalistes
soient superbement utilisés à des fins poétiques. La France de Verdoux est une
paraphrase extrêmement intelligente, qui convainc beaucoup mieux du lieu de la
fiction - situé à moitié dans le monde réel et à moitié dans un univers mental
- que la plupart des films ne vous persuadent de la réalité de leur cadre,
autochtone, exotique ou imaginaire." Comme l'a montré David
Robinson à partir de la lecture des archives du réalisateur, la séquence
d'ouverture initialement prévue se fondait sur une opposition nette entre la
réussite et l'énergie des boursiers de Wall Street, et l'univers feutré de la
banque parisienne où était employé Verdoux. Tandis que la crise financière et
économique allait affecter aussi bien New York que Paris, elle se traduisait,
côté américain, par le suicide d'un homme d'affaires, tandis que Verdoux, lui
aussi licencié, restait malgré tout actif et même prospère : qui pouvait se
douter de ce qu'il manigançait quand il déambulait, élégamment habillé, sur les
Grands Boulevards ?
Il est intéressant
de voir aujourd'hui Monsieur Verdoux dans cette sorte d'opposition entre le contexte français,
et plus particulièrement parisien de l'histoire revisitée de Landru, et la
situation personnelle de Chaplin aux États-Unis, victime d'un désaveu de la
presse et d'une chasse aux sorcières du FBI qui allaient irrémédiablement
l'obliger à quitter Los Angeles pour rentrer en Europe. Dans la première lettre
envoyée par la censure après lecture du scénario, il était fait allusion aux
éléments "antisociaux" du projet de film en ces termes :
"Il y a des passages du scénario dans lesquels Verdoux condamne le
Système et s'attaque à la structure
sociale actuelle. […] Verdoux affirme indirectement qu'il est ridicule d'être
choqué par l'étendue de ses atrocités, qu'elles ne sont qu'une
comédie de meurtres [allusion au
premier titre du film proposé par Chaplin] auprès des massacres en série et
parfaitement légaux de la guerre, que le
Système orne de ses galons d'or.
Sans entrer le moins du monde dans une discussion sur la question de savoir si
les guerres sont des massacres massifs ou des tueries justifiables, le fait
n'en demeure pas moins que Verdoux, durant ses discours, tente sérieusement
d'évaluer la qualité morale de ses crimes."
L'ironie
maniée par Chaplin était, au mieux, incomprise, au pire, assimilée à une sorte
d'immoralité attestée en quelque sorte par la situation personnelle du
réalisateur. En plein montage du film, Chaplin fut convoqué devant la
Commission des activités non-américaines et refusa de s'y rendre. Mais, lors de
la présentation du film à la presse, un représentant de la Légion catholique
s'en prit à lui, en lui lançant : "Que vous gagnez ou non votre
argent ici, nous qui avons débarqué sur les plages de France, nous regrettons
que vous ne soyez pas un citoyen de ce pays". Chaplin répondit :
" Vous n'êtes pas le seul à avoir débarqué sur ces plages. Mes deux
fils étaient également là-bas avec l'armée de Patton, en première ligne et ils
n'en font pas étalage comme vous."
Après avoir quitté
les États-Unis, Chaplin reçut en 1954 le Prix de la Paix et se rendit peu après
à Paris pour en remettre une partie - deux millions de Francs - à l'abbé Pierre
: lors de la réception organisée à l'hôtel Crillon, le créateur de Charlot,
intimidé, dira au protecteur des sans-logis : "Je vous devais des
millions ; je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que
j'ai été et que j'ai incarné. Ce n'est que le juste retour des
choses."
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|
| | | Charles Chaplin, Ma vie, Laffont, 1964
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| | Charlie Chaplin, André Bazin et Eric Rohmer, Éditions
du Cerf, 1973
|
Chaplin, David Robinson, Ramsay, 1984,
|
Chaplin and American Culture : the Evolution of
a Star Image, Charles J. Maland, Princeton University Press, 1989
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| | Ouvrages et articles consacrés aux films
cités |
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| | "Monsieur Verdoux", James Agee, in The Nation, 31 mai 1947 Article repris dans Sur le cinéma (Cahiers du cinéma, 1991)
|
Chaplin cinéaste, Francis Bordat, Editions
du Cerf, 1998
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