| | | | Les "boyaux" de la capitale |
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 Marguerite Duras dans
La caverne noire
| Au commencement était la caverne, la
grotte originelle. Paris n'était pas encore Lutèce. Puis, peu à peu, on a élevé
ses pierres de calcaire et de gypse, irrigué ses eaux usées, enterré ses morts.
Très vite appréciés, ses sous-sols sont devenus un immense gruyère, menaçant
régulièrement de s'effondrer, et de plus en plus malfamé. Le réseau souterrain
a alors été consolidé et réglementé : bientôt les réalisateurs pourront s'y
aventurer (presque) sans crainte.
Ce n'est pourtant pas dans les
sous-sols de la capitale que Marguerite Duras plante sa caméra pour
Les mains
négatives (1979), superbe cri d'amour lancé aux
premiers hommes qui ont laissé l'empreinte de leurs mains sur les parois de
grottes préhistoriques d'Espagne. Marguerite Duras préfère filmer de nuit les
rues dépeuplées de Paris, qu'elle commentera dans
La caverne
noire, un documentaire réalisé en 1984 par Jérôme
Beaujour et Jean Mascolo, son fils.
Dans
New rêve
(1989), une étonnante fable sans parole, Karim Dridi, le réalisateur de
Pigalle, mêle
à son tour le passé et le présent en contant les tribulations, dans le Paris
d'aujourd'hui, de deux êtres frustres semblant sortis de l'âge des
cavernes.
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| | | Bien au-delà de cet âge des cavernes, les Parisii, puis les Parisiens,
ont utilisé les ressources de leurs sous-sols, créant au fil des siècles un
gigantesque labyrinthe de carrières de pierre...
qui deviendra un futur casse-tête pour les architectes et urbanistes.
Les "cataphiles" s'en réjouissent toutefois et
s'enfoncent avec bonheur dans la profondeur des galeries. Sous la conduite de
ces passionnés, revendiquant le plaisir interdit que leur procurent ces
balades, Phlippe Leveque propose une visite insolite de ces carrières
souterraines (Cata,
1996).
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| | | Autre
réseau souterrain, que Victor
Hugo compare à un gigantesque
"intestin", celui qu'empruntent les eaux, claires ou
usées, de la capitale. A l'époque gallo-romaine, Lutèce disposait d'un sytème
complexe qui s'est dégradé peu à peu, comme en témoigne l'auteur des
Misérables
décrivant avec fougue les égouts parisiens : "rien
n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire, appareil digestif de
Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues, taupinière titanique où l'esprit
croit rôder à travers l'ombre, dans de l'ordure qui a été de la splendeur,
cette énorme taupe aveugle, le passé." (Dictionnaire et histoire de Paris, Alfred Feirro, Robert Laffont, collection
Bouquins, 1996)
Le message a peut-être été entendu : dans la
deuxième partie du XIXe siècle, dans le cadre des vastes travaux entrepris par
le baron Haussmann, les
égouts modernes voient le jour, sous la direction d'Eugène Belgrand. Victor
Hugo ne manque pas d'exprimer de nouveau son point de vue :
"Aujourd'hui, l'égout est propre, froid, droit, correct. […] Il
ressemble à un fournisseur devenu conseiller d'Etat. On y voit presque clair.
La fange s'y comporte décemment." (citation également extraite du
Dictionnaire et histoire de Paris) Quelques décennies plus tard, plus de deux mille kilomètres
d'égouts parcoureront les sous-sols de la capitale. Jean Delorme présente ce
réseau, ainsi que les différentes techniques d'assainissement des eaux usées,
dans un documentaire intitulé Vers l'eau
claire (1956).

Contre-courant
| A contre-courant de cette image
"propre" et "correcte", la
Bièvre a été petit à
petit privée de la clarté du soleil pour devenir une rivière souterraine qui ne
suit plus son cours... mais celui des égouts. Jean-Daniel Pollet nous rappelle
à son souvenir dans un court métrage précisément à
Contre-courant
(1991). Aujourd'hui, la Bièvre devrait être en partie dégagée.
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| | | La "plus grande
nécropole souterraine du monde" abrite les ossements de six
millions de Parisiens, délogés à la fin du XVIIIe siècle des différents
cimetières de la capitale, à la fois pour des raisons d'hygiène et de
rentabilité économique. (Parmi eux, celui des Saints-Innocents, situé alors à
l'emplacement actuel du Forum des Halles, fut remplacé par un marché.) En
référence aux ossuaires de la Rome antique, l'immense excavation fut baptisée
"catacombes".
Les catacombes ont depuis
inspiré de nombreuses fictions et
documentaires
insolites, se déroulant souvent dans un Paris nocturne et mystérieux. Les
gangsters (La nuit de
Paris de Jean Kerchbron, 1969) et les noceurs s'y
retrouvent (La teuf
d'enfer de Patrice Cazes, avec Vincent Cassel,
1994), ainsi que les pères partis à la recherche de leurs enfants (Les
gaspards de Pierre Tchernia, 1974 ;
Réveillon chez Bob
! de Denys Granier-Deferre, 1984).
La
mort hante aussi des Parisiens plus "sages" qui
n'hésitent pas à faire visiter leur futur caveau funéraire (Le
goûter de Josette de Gérard Frot-Coutaz, 1981,
Prix spécial du jury festival de Grenoble 1983).
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| | | Dernier né des réseaux souterrains de la
capitale, le métro est aujourd'hui l'une des figures les plus emblématiques de
Paris, dont se rappellent avec nostalgie les exilés (Le salaire de la
peur de Henri-Georges Clouzot, 1953). Son
aménagement, réalisé presque exclusivement en sous-sol, est d'autant plus
remarquable qu'il aurait pu être conçu en surface. Ce choix
"visionnaire", selon Julian Pepinster (Atlas du Paris souterrain), impliqua une
construction complexe, entre les galeries des carrières de pierre, des égouts,
des catacombes, sans oublier la traversée de la Seine ou du canal Saint-Martin
!

Barres
| Roger-Henri Guerrand, l'un des premiers
historiens à s'être intéressé au métro parisien, a consacré une
étude à ce vaste réseau et
aux films qu'il a inspirés. Une occasion de parcourir la capitale, à bord de
films humoristiques (Barres de Luc
Moullet, 1983), policiers (Le samouraï
de Jean-Pierre Melville, 1967) ou poétiques (Les portes
de la nuit de Marcel Carné, 1946). Des
documentaires historiques (Métropolitain, un siècle de métro
parisien de Jacques Tréfouel, 1999), techniques
(Le métro sur
pneu de M. Gast, R. J. Le Roy, J. Bacqué, 1957) ou
de création (Métropolitaines de Jean
Breschand, 1995), ainsi que des films expérimentaux (Terminus for
you de Nicolas Rey, 1995), présentent également ce
réseau tentaculaire.
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| | | Les réseaux téléphoniques et pneumatiques, souvent installés dans les
galeries des carrières et des égouts, n'ont pas autant fasciné les cinéastes.
Ils ont toutefois inspiré une petite séquence cocasse de
Baisers
volés (1968) de François Truffaut, consacrée au
trajet souterrain des plis pneumatiques. Un beau prétexte pour revoir ce film
enchanteur...
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Faits comme des rats !
| L'image du souterrain-refuge est vieille
comme le monde, comme la grotte originelle : depuis longtemps, les sous-sols de
la capitale abritent une population en marge qui cherchent à se cacher d'une
vie urbaine trépidante. Les sous-sols grouillent ainsi de petites bêtes
diverses, adaptées à l'obscurité, et dont la plupart pourrait peupler nos
cauchemars. Des araignées, des escargots aquatiques et des crustacés y côtoient
ainsi des papillons ou des chauves-souris. Les galeries du métro, chaudes et
riches en détritus, attirent tout particulièrement les souris, les rats
d'égouts (les fameux "gaspards")... et les grillons,
grands amateurs de mégots de cigarettes !
Jean-Marie Barbe a
partagé leur quotidien et en a tiré deux documentaires pleins de vie :
Le grillon du
métro (1988) et
Faits comme des rats
! (1991).
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| | | A côté de cette population inoffensive se
retrouvent dans les souterrains de la capitale de bien dangereux malfaiteurs,
d'autant plus effrayants qu'ils sont souvent insaisissables (Belphégor, troisième partie,
de Henri Desfontaines, 1926 ; Le fantôme de
l'opéra, deuxième partie, de Tony Richardson,
1990). On y complote (La folle de
Chaillot de Bryan Forbes, 1969), assassine sans
scrupule (Nuits rouges
de Georges Franju, 1974) et organise d'étranges combats de coqs (S'en
fout la mort de Claire Denis, 1990).
Cette face sombre du souterrain, où seraient transgressés sans vergogne
tous les interdits, perdure aujourd'hui : le métro est considéré comme un lieu
malfamé, peuplé de méchants trafiquants, vandales et tagueurs, sans compter
tous les marginaux que beaucoup d'usagers préfèreraient éviter (Le
minotaure de Raphaël Caussimon, 1989 ;
La faune des sous-sols de
Paris de Denis Vincenti et Jean-Claude Fontan,
1990 ; Métro parano
?, réalisation collective, 1990).
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| | | Le souterrain est aussi le lieu où
échapper aux dangers de la surface. Dès l'époque gallo-romaine, les caves
parisiennes, souvent reliées entre elles, permettaient ainsi d'échapper aux
incendies. Ensuite, pendant les périodes troubles de l'histoire, les
souterrains ont offert des refuges et des passages secrets (Commencez la Révolution sans
nous de Bud Yorkin, 1969). Après la Première
Guerre mondiale, les Parisiens aménageront certaines de leurs galeries et de
leurs caves, redoutant un nouveau conflit. Puis ce sera le tour des occupants :
"les carrières sont [alors] consolidées et équipées pour de longs
séjours souterrains, avec porte blindée, toilettes chimiques, installations
électriques autonomes, couloirs de liaisons entre le Sénat, le lycée Montaigne,
les rues Notre-Dame-des-Champs, Joseph Bara, de Vaugirard, Madame, Bonaparte,
d'Assas"... (Dictionnaire et histoire de Paris, Alfred Feirro, Robert Laffont, collection
Bouquins, 1996)

Le dernier métro
| Analysant ces
"souterrains de la Résistance", Michèle lagny
remarque : "Prison libératrice, enfouissement aussi menaçant que
protecteur, 'l'écho noir' du souterrain résonne dans la
mémoire de la Résistance parce que l'on y reste émotionnellement piégé, même
lorsqu'on en sort. [...] Le souterrain reste aussi ce lieu ludique où des
adultes, imitant les enfants, cherchent à prendre le pouvoir. Dix ans après la
guerre, en France, commence la démystification d'un cheminement obscur qui sert
surtout à masquer la vérité. Dans
La traversée de
Paris (1956), débusquant les hypocrites, Gabin le
faux prolo, qui ne manque pas de protections allemandes, dénonce indifféremment
les riches goinfres, clients pour la viande de porc vendue au "marché noir", et
les "salauds de pauvres" qui se laissent faire. Plus ambigu encore, au temps
des films "rétros", l'abri en sous-sol devient l'accommodante "chambre secrète"
qu'évoque Le dernier
métro (1980) où, de sa cave, le metteur en scène
Lucas Steiner manipule en fait toute la troupe du théâtre du
"dessus".Souterrains moins abris qu'alibis, où résonne l'écho des mensonges de
l'histoire ?" (Michèle Lagny, in
La revue, Forum des images,
janvier-février 2004)
Echo ou non des mensonges de l'histoire, le
souterrain est devenu l'un des ultimes repaires où trouver un peu de chaleur,
où survivre (La jetée de
Chris Marker, 1963 ; Les habitants du
tunnel de Philippe Baron, 1996 ;
Sur les bancs du métro... des
hommes de Catherine Plantrou,
1996).
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| | | | Les cavernes des temps
modernes |
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| | | Aujourd'hui, Paris s'agrandit de toutes parts. Et si son
expansion horizontale continue, ses sous-sols regorgent également de nouveaux
espaces qui complexifient encore un peu plus la géographie de la ville
souterraine. Après les carrières, les égouts et le métro, véritables artères
urbaines, Paris s'est offert à la fin des années 1970, avec le Forum des
Halles, un ventre (presque) neuf, à l'emplacement même des anciennes halles
surnommées d'ailleurs le "ventre de Paris".
Menaçant (La haine de
Mathieu Kassovitz, 1995) mais incontournable, ce ventre tout en profondeur
engloutit chaque jour des milliers de Parisiens.
Des parkings
(Concessions à
perpétuité de Patrick Rebeaud, 1997 ;
Diva de
Jean-Jacques Beineix) et même des logements (Jean-Pierre
Raynaud de Alain Vollerin, 1994) ont aussi été
érigés dernièrement dans les sous-sols de la capitale. Antres des temps
modernes, ce sont autant de variations autour du mythe de la grotte originelle
: Paris alimente toujours l'imaginaire lié au souterrain...
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